Logements, matière de nos villes

chronique européenne 1900-2007

> du 9 décembre 2009 au 20 février 2010

Exposition créée par le Pavillon de l'Arsenal, Centre d’information de documentation et d’exposition d’Urbanisme et d’Architecture de Paris

Visites guidées -      vendredi 12 février

                                    mardi 16 février

        à 17h30           mercredi 17 février

                                     jeudi 18 février

Logement, matière de nos villes, chronique du logement collectif en Europe depuis 1900, rassemble 100 réalisations qui ont nourri la pensée urbaine au XXe siècle.

Documents d’époque, plans, coupes, photos et vidéos retracent un siècle d’histoire de l’habitat européen au regard de leur contexte politique, social et économique.

 

Nasrine Seraji, architecte et commissaire scientifique invitée, propose une sélection de « projets remarquables illustrant les principaux courants de l’architecture du logement ; plus qu’une promenade, c’est un parcours ouvert sur la fabrication de la ville ».

Le visiteur est ainsi invité à découvrir notamment« comment depuis l’immeuble d’Auguste Perret conçu en 1903 à Paris, le béton armé est devenu un matériau déterminant de la production de logements collectifs, comment l’unité d’habitation et les grands ensembles sont à l’ordre du jour pendant les années de la reconstruction où il faut loger, mais loger en donnant de l’espoir, comment dans les années 80-90, Jean Nouvel nous réveille avec Nemausus, tandis que Nicolas Grimshaw démontre que le look high tech peut être une solution pour loger les Yuppies londoniens, …».

Cette exposition et l’ouvrage qui l’accompagne interrogent ainsi «l’histoire récente du logement de manière critique afin d’enrichir le débat sur l’habitat qui est le miroir de nos désirs, le reflet de notre capacité à changer la société, l’espoir de rendre le quotidien à l’exaltation de la vie ordinaire».

 

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Au terme d’un siècle au cours duquel les rapports du logement à la ville ont considérablement évolué, il nous faut aujourd’hui reconsidérer le logement, ou l’habitat — comme on aimerait pouvoir dire —, comme le fondement du devenir et de l’urbanité même de nos villes.

 

Le terme français logement convient bien à ce siècle passé tant il évoque à lui seul l’industrialisation du bâtiment, le « logement pour le grand nombre » et les grandes planifications de « l’urbanisme moderne », tant il évoque autrement dit cette profonde évolution des processus de conception et de production de l’habitat et des villes progressivement arrachées aux lois immémoriales du renouvellement urbain pour être assujetties au paradigme d’une production et d’une planification proprement industrielle.

Dans le cadre de cette exposition qui couvre la période 1900-2007 en Europe, seules la première et la dernière décennie du XXe siècle présentent des opérations intégrées à un parcellaire urbain, selon le principe du renouvellement de la ville sur elle-même, parcelle après parcelle, au long d’une même rue, d’un même espace public.

Le XXe siècle s’ouvre donc sur la remise en cause de cette relation quasi organique du logement à la ville, mutation dont témoignera

au plan théorique la Charte d’Athènes — le manifeste de l’urbanisme moderne — et se termine par un retour sensible à ce processus métabolique originel.

 

Ainsi le développement du terme logement au XXe siècle en France témoigne-t-il d’une certaine réduction conceptuelle, quantitative, utilitariste et industrielle, pur produit du paradigme technique, qui exclut par définition l’autonomie des individus, les conflits générateurs de mouvements et les dynamiques sociales, la dimension urbaine, le vivre ensemble. Le verbe loger — dont logement est le substantif — est transitif : on loge quelqu’un. Habiter est intransitif comme l’anglais housing qui signifie tout à la fois habiter quelque part et mener son projet d’habitation : on n’habite pas quelqu’un. Habiter est une expression de notre autonomie. On est logé en ville, mais on habite une maison, un appartement, tout autant que l’on habite une rue, un quartier, une ville, un pays ou la terre. Le terme logement est donc caractéristique, au regard du terme habitat, de cette réduction au XXe siècle de l’habitat à un produit industriel de consommation plus ou moins contraint, à un bien “social” attribué de façon technocratique, à une valeur spéculative ou à un produit financier… Il témoigne de l’appauvrissement corrélatif du sens même de l’habiter au plan individuel comme au plan collectif. Et c’est en ces débuts difficiles du nouveau siècle, à l’heure d’une crise sans précédent de notre modèle de développement, qu’il nous faut avec plus d’urgence que jamais réhabiliter cette dimension fondamentale de l’habiter sur laquelle se fondent nécessairement nos villes et la possibilité même d’un vivre ensemble. Ainsi peut être posée la question de ce qui constitue fondamentalement nos villes, ce dont elles sont faites : le logement, matière de nos villes ?

 

« C’est avec des maisons qu’on fait une ville… disait Jean-Jacques Rousseau, et c’est avec des citoyens que l’on fait une cité. » Et c’est bien, aujourd’hui encore, avec des maisons qu’on fait une ville. Non plus de ces maisons bourgeoises unifamiliales comme dans la Genève du temps de Rousseau, mais de ces grandes « maisons communes » que l’on appelle “immeuble”, où vivent plusieurs familles qui partagent un même toit, les mêmes murs, une même entrée.

Car ce qui fait la ville aujourd’hui ce n’est plus la maison du bourgeois ou de l’ouvrier, mais bien ces grandes maisons où vit une petite communauté de citoyens tous égaux en droit. L’élément a changé, la ville a grandi, s’est densifiée, la famille avec ses trois générations et ses éventuels domestiques a cédé la place à une communauté de voisinage, de concitoyens, colocataires, ou copropriétaires : la maison est elle-même une petite cité — ou bien devrait- elle l’être.

C’est là en effet un des défis de notre époque : retrouver dans l’habitat collectif le sens de la vie collective. Car pour que nos villes fassent à nouveau société, il nous faut retrouver le sens du vivre ensemble à toutes les échelles spatiales et sociales, et en premier lieu à cette échelle oubliée de la communauté de voisinage, celle de l’immeuble, d’une maison partagée, d’un “village vertical”, de la même façon qu’à celle d’une rue, d’un quartier, d’un village.

Car il se peut bien que ce soit à cette échelle première de nos sociétés urbaines que la question du sens de l’être ensemble se pose aujourd’hui de la façon la plus cruciale.

Autrement dit, la cohésion même de nos sociétés ne tient-elle pas en premier lieu à notre capacité à habiter ensemble une même maison, un même immeuble, et cette capacité à vivre ensemble à l’échelle de la cité, ne tient-elle pas d’abord à la façon dont nous concevons et produisons nos maisons ? Autrement dit, les “cages à poules” du XXe siècle sont bonnes pour l’élevage industriel de poulets mais non pour construire une société humaine.

 

Car si les maisons font la ville et les citoyens font la cité, n’est-ce pas en construisant nos maisons que nous devenons citoyens, et en construisant nos villes que nous formons ensemble une cité ? La ville a muté, mais les lois de son métabolisme, de sa croissance et de son renouvellement restent fondamentalement les mêmes, inchangées depuis des siècles.

Ces lois reposent sur l’activité d’une multiplicité d’acteurs autonomes qui font une ville ensemble en même temps qu’une cité. Et c’est peut-être de l’avoir oublié, en voulant comme Platon dans les lois tout commander du ciel, en bon démiurge, qui nous a fait perdre la mesure et confondre le logement des hommes avec la ville elle-même. Au lieu de faire de chaque maison commune une petite ville, nous avons voulu faire de chaque ville une grande maison, une cité parfaite, une eu-topia, hors du temps, hors du monde.

L’histoire du siècle dernier est pleine de ces projets d’architecture qui, se prenant pour la ville, n’ont pas su faire la ville. Et il se trouve que cette pensée profondément idéaliste a eu une influence immense dans les années d’après guerre où tant d’architectes se disaient urbanistes en faisant simplement leurs plans plus grands, à l’échelle de la ville, dessinant non plus une maison mais mille toutes semblables. Aurions-nous oublié que les villes que nous aimons tous unanimement sont composées de “maisons” que le temps et les hommes ont faites toutes différentes, et que par conséquent une ville ne peut être une seule et même grande maison, avec son plan, une utopie sortie tout droit de l’esprit d’un philosophe-roi ?

 

La plus célèbre sans doute des maisons du siècle passé, la “maison radieuse” de Le Corbusier voulut, en effet, plutôt qu’une grande maison, être une petite cité à elle toute seule : « cité radieuse » ou « village vertical ». Le flottement et l’évolution des termes de maison ou de cité radieuse dit assez qu’elle voulut être à la fois l’une et l’autre et que son échec est de n’avoir su être ni l’une ni l’autre. En effet, dès lors que l’architecte considère l’urbanisme comme un prolongement de l’architecture, susceptible d’un plan rigoureux, géométrique, hors du temps, il méconnaît l’essence même du phénomène urbain, temporel, un et multiple à la fois, par lequel les maisons font la ville et les citoyens la cité.

 

Nous sommes loin dès lors de cette matière de nos villes dont il est ici question. Car une ville qui serait réductible à une idée ne serait plus une ville. On ne peut saisir la nature de ce qu’est une ville en faisant ainsi abstraction de sa matière et du temps. Car la ville fut depuis toujours une forme tout entière due au temps, à une histoire, matérielle, temporelle.

La ville n’est pas une utopie, elle est due aux hommes qui la font et qui de génération en génération continuent de la produire et de la reproduire sur elle-même, construisant leurs grandes maisons, l’une après l’autre, pour y habiter ensemble. Et c’est ainsi seulement qu’ils constituent cette matière si particulière, à la fois vivante et inerte, faite du peuple des vivants mais aussi de concrétions minérales, de pierre, de fer et de verre, en laquelle s’enracine la vie urbaine elle-même.

Si donc c’est à l’architecte de produire la ville, c’est maison par maison, et c’est au sein même de ces maisons qu’il doit la susciter. Car ces maisons qui sont l’élément, le quantum de la matière de nos villes, ne sont pas de cette matière idéale, cristalline et intemporelle, dont rêve l’architecte platonicien, l’urbaniste moderne, mais de cette matière complexe, hétérogène qui, comme l’arbre, croît et se renouvelle sans cesse en mêlant ce qui vit et ce qui meurt — une matière qui est à la cité ce que la chair est au vivant que nous sommes, notre enracinement le plus profond et le plus fécond.

 

Stéphane Gruet

le 10 décembre 2009

 

 

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